Apprendre le ‘Ori Tahiti avec Makau Foster

Date : 03/2016
Lieu : Vienne (38),France
Thèmes : technique, ‘ōte’a, ‘aparima, culture

Makau Foster est une des légendes du ‘ori Tahiti. Son palmarès n’a d’égal que sa grâce et toute la générosité qu’elle dégage quand elle danse. Lorsque j’ai débuté la danse tahitienne j’avais entendu parler de son école, Tamariki Poerani. Une de mes copines y avait appris à danser dans son enfance. Forcément, ça pousse la curiosité.

Puis en cherchant des infos sur le net, j’ai découvert une série de vidéos que Makau avait tournées avec ses élèves les plus talentueux de l’époque. J’ai pu la rencontrer une première fois en 2015, lors d’un de mes voyages au fenua (les terres polynésiennes)… J’en avais les larmes aux yeux tellement l’émotion était grande #groupie. Puis en 2016, une association de Vienne a organisé un weekend complet de workshop avec elle… L’occasion était trop belle pour que je la laisse filer.

Les master classes de ‘Ori Tahiti de tatie Makau

Dans cette série de vidéos, on y retrouve Natalia Louvat adolescente, Pauline Sillinger à ses premières années de danse avec Makau. Dès le premier épisode j’ai su que son approche, sa sensibilité, sa pédagogie allaient me plaire. Ces vidéos sont une mine d’informations, de détails, et elles ont clairement conditionné mes attentes quant aux workshops que j’ai pu faire ensuite, et notamment celui de Makau Foster.
Chaque épisode aborde un sujet différent :

Episode 1 : Takahi, le fils de Makau , enseigne l’art du haka paumotu (danse guerrière typique de l’archipel des Tuamotu). Il nous explique l’importance de la virilité, de s’assumer en tant qu’homme. L’interprétation a une place primordiale et la maîtrise de chaque élément (chant, respiration, gestes) est cruciale. Makau évoque ses souvenirs avec les danseurs après nous les avoir présenté un à un. Puis, elle explique et interprète la chanson “Purotu no te hura” qui a été écrite pour elle.

Teaser de la serie « Masterclass ‘Ori Tahiti by Makau

Episode 2 : Dans cet épisode, Makau et ses musiciens nous font découvrir les rythmes et assemblages du ‘Ori Tahiti. Chaque pehe (rythme traditionnel) est passé en revue. Puis, Natalia Louvat est désignée pour travailler le ‘ōte’a Hitoto (danse rapide sur percussions). On y voit comment est chorégraphié un solo et toutes les corrections qui y sont apportées.

Episode 3 : On y découvre les chants traditionnels paumotu (typique de l’archipel des Tuamotu). Un ancien de Hao (île d’ou est originaire Makau) explique la signification de chaque chant et dans quel contexte ils étaient utilisés auparavant : pour accueillir, pour guider l’âme vers le (monde des dieux et des esprits) etc… Puis une danseuse nous présente un kapa, danse typique des Tuamotu. Ensuite, les danseurs sont appelés à danser un pā’ō’ā hivināu (danse en ronde ou les danseurs sont assis en tailleur). Certains se lèvent pour danser en couple au milieu du cercle. Makau y explique comment cela se déroulait aux temps anciens.

Episode 4 : Makau aborde l’une des formes de danses chantées les plus remarquables du ‘Ori Tahiti : le ‘aparima (qui signifie parler/raconter avec les mains). On y découvre que chaque société du triangle polynésien a ses propres gestes (on ne danse pas de la même manière à Hawai’i qu’à Tahiti) : l’utilisation du poignet, des doigts se fait différemment par exemple.Avec ses danseurs, elle décortique “E hopu”, l’un des plus beaux ‘aparima chorégraphiés par Makau, extrait du spectacle “Te parau” présenté lors du Heiva I Tahiti 2001 (concours ayant lieu chaque année à Tahiti en juillet). Elle explique que l’interprétation du geste, l’émotion ressentie sont très importantes dans le cadre de cette danse. Comprendre les gestes que l’on fait, les exécuter avec précision est capital.

Episode 5 : Makau s’intéresse dans cet épisode, au travail d’interprétation des danseurs. Après un exercice d’improvisation qui vise à leur faire travailler l’écoute de la musique et la spontanéité, Makau va les amener à travailler leur jeu d’acteur. Avec Mahealani, elle décortique le ‘aparima “Mono’i” et lui donne quelques clefs pour améliorer son interprétation. Posture du corps, précision et signification des gestes, ressenti, expression du visage… tout est détaillé. On y comprend toute la subtilité du ‘aparima. C’est un des épisodes les plus intéressants car Makau y explique ce qu’on voit peu en workshop et qui pourtant est très important pour une danse aboutie.

Danse comme si tu étais seule.
Ce moment t’appartient.

Episode 6 : Dans cet épisode, Makau revient aux fondamentaux de la danse polynésienne et aborde avec ses danseurs les techniques du ‘ōte’a. On y voit les pas de base des vahine (femmes) et des tāne (hommes). Elle revient sur les appuis du corps, la fonction des genoux, explique que le travail personnel est indispensable pour progresser…

Episode 7 : Makau réunit garçons et filles pour la mise en place de Mono’i juste après avoir revu avec les danseuses le ‘ōte’a ‘āmui (danse exécutée tous ensembles). Mais les filles s’accordent d’abord une petite pause à l’ombre du Fare pōte’e (maison ronde). Au programme : confection de couronnes et révision des matériaux utilisés. Elle revient sur la façon dont on portait le more (jupe en écorce naturelle)autrefois. On y comprend toute la complexité que cela devait être de danser avec un more jusqu’au pito (ventre, nombril). Puis l’épisode se termine avec un repas aux roulottes sur la place Vai’ete, lieu très fréquenté de Papeete. Les garçons y interprètent un haka sous les yeux médusés des passants.

Episode 8 : L’épisode commence avec les étirements et échauffements. Puis Makau va décortiquer avec Pauline un ‘Ori Tahito, danse d’autrefois. Un exercice éprouvant qui permet à Makau d’apprendre aux danseurs à gérer leurs efforts, comment respirer, et être endurant. Une vidéo vaut mieux que 1000 mots, alors voici la prestation de Pauline, qui lui aura valu un prix spécial lors du Hura Tapairu 2010 (concours ayant lieu chaque année en novembre à Tahiti).

Episode 9 : Dans cet épisode, l’ensemble des danseurs abordent l’interprétation. Un savoir primordial en danse comme en art dramatique que Makau fait travailler par un exercice original sur le ressenti. Chaque danseur est assis au sol et va devoir mimer et ressentir des émotions comme avoir froid, sentir l’odeur d’une fleur, pleurer, avoir peur…Puis, Roti et Marani interprètent une danse du tapa (étoffe de tissu traditionnelle qui est enroulée autour de la danseuse et qui se déroule au fur et à mesure de sa danse) ou l’on découvre toute la sensualité du ‘Ori Tahiti. On y mesure toute l’essence du ‘Ori Tahiti qui est à la base une danse pour charmer (les dieux, les hommes, les chefs…).

Episode 10 : Pour son dernier cours, Makau revoit avec ses élèves la mise en place des déplacements dans le ‘ōte’a “Pōfa’i te tiare” créé en 2009 pour le spectacle “Mono’i”. C’est autour d’un feu que les danseurs célèbrent la fin de la Master Class…

Le workshop de ‘Ori Tahiti avec Makau Foster

Alors ? Comment ça s’est passé ?

Avant de faire mon weekend de workshop avec Makau, j’avais regardé à plusieurs reprises ces master classes. Je m’imaginais déjà assise, les yeux fermés à travailler sur le ressenti des gestes. J’espérais vraiment retrouver ce type de pédagogie : travail sur l’énergie, le ressenti, les expressions… lors du workshop. Eh bien non… (#deception), ou tout du moins, pas comme tel. Nous étions une centaine de participants et il n’était pas possible d’aborder ce genre de sujets quand les niveaux et les envies sont très disparates.


En revanche, elle a su apporter une approche globale du ‘Ori Tahiti. Autre fait plutôt rare à l’époque, elle est venue avec une assistante, et pas des moindres… Shelby Hunter. Pour ceux qui ne la connaissent pas je vous encourage vivement à aller la googler. Elle est d’une grâce et d’une féminité à en rendre jalouse n’importe quelle femme. Son fils Tahaki était également du voyage, car ce stage était ouvert aux hommes. Cela change considérablement la donne en terme d’énergie. Cette mixité est très intéressante.

N.B : J’étais encore une jeune danseuse à l’époque de ce stage et je n’ai pas pu apprécier à sa juste valeur certains des enseignements de Makau. Ecrire cet article m’a permis de mettre de l’ordre dans mes impressions, mes souvenirs… Ce workshop m’avait laissé un gout doux-amer, car il ne correspondait pas à ce que j’avais imaginé. Aujourd’hui, je me rends compte que cette sensibilité qui me plaisait tant n’était pas dans les exercices qu’elle nous proposait mais dans sa pédagogie, sa manière d’enseigner.

Sa pédagogie

Makau Foster fait partie de ces professeurs qui ne vont pas t’expliquer un pas mais te le faire ressentir. En France nous verbalisons énormément sur notre façon de bouger car c’est une danse que nous apprenons de toute pièce. Alors qu’à Tahiti, la danse est présente partout dans la vie quotidienne. Chaque personne vivant à Tahiti a une idée (même vague) de ce que doit être tel ou tel mouvement. Ça “facilite” l’apprentissage qui se fait donc différemment.Il n’est pas rare, lorsque tu apprends avec un professeur venant du fenua, que les explications soient différentes de celles données par un professeur métropolitain. Il y a une réelle complémentarité. Et c’est ça que j’ai aimé avec Makau.

Elle ne va pas te dire comment faire ton mouvement, mais va te montrer, prendre tes hanches pour te guider, te faire sentir dans ton corps les bons appuis… Lorsqu’elle décortique un ‘aparima elle nomme chaque geste par le mot qu’il est censé représenter. Ça aide à mémoriser les paroles et significations et on s’imprègne plus facilement de l’essence de la chanson. Puis elle pousse ta musicalité à l’extrême. Elle compte peu ou pas, travaille beaucoup avec la musique (cf épisode 2 sur la construction d’un solo ‘ōte’a). Il va donc falloir mettre en exergue ton sens du rythme pour pouvoir trouver le moment où tu dois placer tes gestes, tes mouvements. Ça demande un effort au début, puis à force de répétition tu apprécies. Tu n’es plus enfermé dans des comptes et des phrases musicales bien délimitées. Tu te cales sur la musique et tu danses, tu te laisses aller.

Le format du stage (sur un weekend) s’y prêtait bien, car le ‘aparima vu le samedi a été redansé le dimanche, et on a pu apprécier le fait d’avoir mémorisé, incorporé la choré, pour ne plus avoir à y penser le dimanche et juste DANSER… c’est un sentiment plutôt rare en workshop car ils se font souvent sur une journée et les chorés sont en général expédiées.

Makau raconte son parcours de danseuse

L’ambiance

Je ne pourrais pas vraiment parler d’ambiance lors de ce stage car nous étions très nombreux et les associations ne se mélangeaient pas trop. Cela n’empêche que les danseurs restaient bienveillants entre eux, et que les cris et autres encouragements durant les exercices étaient au rendez-vous. L’avantage de ce genre d’événement est qu’il rassemble énormément de monde. Ça permet de revoir des personnes que l’on a croisé sur un autre événement… Je connaissais peu de monde à l’époque, je n’ai donc pas eu cette sensation. Mais je suis convaincue que de nombreuses danseuses ont retrouvé des copines rencontrées à la première édition du Heiva I Paris par exemple. Il y avait également des tāne durant ce stage et ça change considérablement l’énergie. Pour moi, la danse tahitienne dégage toute sa force et sa puissance lorsqu’elle est dansée par hommes et femmes sur de la musique live. Ce weekend-là, j’ai pu avoir un aperçu de la force et la puissance de cette mixité.

Son énergie

Makau a une très belle énergie : douce, protectrice et généreuse. On sent dans son regard et dans son enseignement qu’elle veut partager avec nous tout ce qu’elle sait, qu’elle veut nous pousser à faire mieux, plus en accord avec les valeurs indissociables du ‘Ori Tahiti.
Concernant Makau en tant que personne, son accessibilité et son humilité la rendent touchante. Si je devais définir en 1 mot ce que je ressentais à son contact ça serait « respect ». J’ai beaucoup aimé son côté « protecteur ». J’avais un peu l’impression de faire partie de sa famille, qu’elle avait à cœur de prendre soin de nous en nous prodiguant ses bons conseils (c’est peut-être dû au fait qu’on l’appelait tous « tatie », comme ça se fait à Tahiti).

Ses Points forts

Si je devais résumer cette section en 1 mot (oui encore…) ça serait « Culture ». De tous les stages que j’ai pu faire, c’est le seul ou j’ai pu danser un pā’ō’ā hivināu, apprendre un ‘ōrero (discours fait en tahitien qui sont très utiles pour faire le lien entre les danses lors des spectacles) et parler des traditions et coutumes de Tahiti. La culture tahitienne est un élément indissociable de la danse pour Makau et ça se ressent dans ce qu’elle enseigne. Elle fait partie des remparts de la tradition dans le ‘Ori Tahiti sans pour autant ne jamais tomber dans le ringard. Et ça se sent dans sa manière d’aborder les choses.
Chaque conseil, chaque explication prend sa source dans les fondements du ‘Ori Tahiti, de la culture tahitienne. Par exemple, lorsqu’elle explique comment faire un varu (pas en forme de 8), elle fait référence à l’histoire de la danse en racontant qu’elle est à la base une danse de l’amour et qu’il faut conscientiser ce qui se passe au niveau de son anatomie reproductrice pour l’effectuer correctement.

Makau interpretant un ‘aparima sur la scène de la Maison de la Culture

L’apprentissage à la tahitienne est une vraie force également. Pas de verbalisation poussée concernant l’explication des pas mais un ressenti dans le corps, travail avec la musique et non avec des comptes, la concrétisation de chaque geste avec une signification. Cette méthode d’enseignement pousse vraiment le danseur à s’imprégner des mouvements, de la musique, des paroles. Les carcans techniques sont moins présents et laissent plus de place à l’expression, au ressenti du danseur.

Ce que j’ai appris

Passer tout un weekend à apprendre aux côtés d’un pilier du ‘Ori Tahiti laisse des traces. Si ce n’est les quelques bleus que j’ai gardé sur les cuisses à force de taper le rythme avec mes mains pendant le pā’ō’ā , je pense que sa manière d’enseigner est ce qui m’aura le plus marqué. Ce côté centré sur le corps, ce qu’on y ressent, se laisser porter par la musique, les paroles, ce que ça évoque chez nous, faire honneur à cette culture en la représentant de la plus belle des manières… Certes, je n’y aurais pas retrouvé ce à quoi je m’attendais à l’époque, mais avec du recul (il m’aura fallu écrire cet article pour me rendre compte de certaines choses), cette sensibilité qui m’a tant plu dans ses master classes, elle aura essayé de nous la transmettre en nous faisant changer notre manière d’aborder la danse : faire fi des carcans techniques (bien que nécessaire, on est d’accord), apprendre à écouter, ressentir, s’exprimer… DANSER. Et tout cela en prenant en compte la dimension culturelle de cette danse, qui en fait ce qu’elle est et qui la rend si intéressante et profonde.

Faire fi des carcans techniques, apprendre à écouter, ressentir, s’exprimer… DANSER.

Et aujourd’hui… elle enseigne toujours ?

Makau a legué son école à sa fille Kohai et a pris sa retraite en tant qu’enseignante après avoir remporté le Heiva I Tahiti en 2017. Une plateforme de cours en ligne a vu le jour il y a quelques mois : Tahitian ‘Ori Online. Tu peux y retrouver la série de Master classes de Makau mais également la série sur la création d’un spectacle pour le Heiva I Tahiti et des décorticages de chorégraphies de Makau.


Et toi, as-tu déjà eu l’occasion de danser avec Makau ? Qu’est ce que cela t’a apporté ?
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